C’est en revenant de la rue de la Clef que je me suis arrêté au Mirbel, le tabac dont parle l’écrivain Jacques Perret, fraîchement évadé de sa captivité en Allemagne au début de la Deuxième Guerre mondiale, à la fin de son roman autobiographique Le caporal épinglé.
On en aperçoit d’ailleurs l’enseigne à gauche sur la photo en haut de l’article qui raconte ma visite rue de la Clef.
Le débit de tabac jouxte un café-brasserie aux tons marron foncé qui se révèle plus chaleureux et plus chic à l’intérieur, avec ses verrières, ses fauteuils et ses chaises rouges du plus bel effet.
Entré pour prendre un café et peut-être “quelque chose à manger”, je suis stoppé dans mon élan car la cuisine vient de fermer. Mais peut-être un croque-monsieur, Monsieur, m’a proposé la patronne ?
Une suggestion opportune, qui permet au Mirbel d’être aussitôt qualifié pour cette rubrique consacrée à la découverte du patrimoine croque-messeral en France et dans le monde.
Charles-François de Mirbel
L’adjectif “messeral” n’existe pas, c’est juste un mot inventé pour les besoins de la cause. Mais comme il sonne bien on le réutilisera. Le Mirbel, en revanche, tire son nom de la rue où il est situé, qui honore le botaniste Charles-François Brisseau de Mirbel.
La biographie de cet homme s’avère tout à fait passionnante. La plus complète que j’ai trouvée est ici, en anglais. Certains la trouveront sans grandeur au sens héroïque du terme. On lui doit quand même d’avoir, le premier, exposé scientifiquement la façon dont les plantes se forment et se développent. Expliquant notamment comment elles grandissent à la fois au-dessus du sol et sous la terre. Ce n’est pas rien…
De quel Mirbel la famille de Charles-François est-elle originaire ? C’est une question à laquelle il faudra répondre plus tard, en allant visiter l’un et l’autre village, en Normandie et en Haute-Marne (52). En attendant, j’ai commandé un demi avec mon café qui refroidit.
Il y a une clientèle d’habitués sans doute, en ce début d’après-midi très gris. Des retraités en groupe, une femme qui finit son déjeuner, une dame d’un certain âge qui explique la géopolitique à une amie. Une jeune personne est accroupie en tailleur sur la banquette du fond à côté de moi.
Chansonnette
Elle joue sur son smartphone devant un verre d’eau tout simple en chantonnant un peu fort. Malgré l’étrangeté de la situation, elle semble faire partie des meubles. Elle dit bonjour au cuisinier, puis au patron qui vient la saluer et prendre de ses nouvelles.
Mon croque arrive, gonflé à souhait, légèrement grillé, avec un assortiment de salades de saison. Ma voisine vient d’être rejointe par son copain, toute heureuse. Mais assez vite, il s’énerve et l’attitude de la jeune personne joyeuse change imperceptiblement, d’un coup. Finis les jeux vidéo, les chansonnettes insouciantes.
Je bois mon café froid, la mousse figée adhère aux bords de la tasse. Les retraités sont partis dans l’après-midi qui s’avance. En payant, la patronne asiatique rit d’un rire étonné de mon intérêt pour ses croque-monsieur. Elle me tend une carte un peu usée de son établissement, “ouvert 7j/7”, je l’ai encore dans mon portefeuille.
Dehors, je suis presque surpris de me retrouver à Paris, comme sorti d’un rêve. Le ciel est blême et lugubre, l’église en face s’accroche aux premiers contreforts de la Montagne Sainte-Geneviève. Pour un peu, je m’attendrais à voir passer un de ces vieux autobus à plateforme. Le Mirbel a dû changer depuis la Guerre. Mais il est toujours là.
Le Mirbel
📍 4 rue de Mirbel, 75005 Paris





