Pour rejoindre la partie haute de la Rue de la Clef, il faut traverser la Rue Censier. Enfin pas exactement. Mais un peu quand même.
Le croisement le plus compliqué du monde ?
L’air de rien, sans fioritures, loin des nœuds autoroutiers qu’on trouve comme fonds d’écrans, l’intersection entre la Rue de la Clef et la Rue Censier est terriblement complexe.
La Rue Censier part de la Rue Monge à l’ouest, jusqu’au coin du Jardin des Plantes à l’est. Très vite, elle fait une fourche, qui d’un côté monte Rue Mirbel, de l’autre redescend Rue de la Clef.
Quand on veut remonter la Rue Censier en entier, il faut passer par la Rue Mirbel, parce que la Rue Censier s’interrompt.
Sa partie mince fait place à la Rue Mirbel qui est bien plus large. Puis elle reprend dans le prolongement de la Rue Mirbel, mais à l’identique, aussi large. On croirait une seule et même rue. Un cas remarquable de mimétisme topographique. Un peu comme si la Rue de Rivoli devenait les Champs-Elysées.
Et la Rue Mirbel, sans qu’on sache pourquoi elle s’arrête ici, semble faite de deux rues différentes. Une partie étroite, une partie large, séparées par la Rue Monge.
Vous suivez toujours ? Pour vous aider, je vous ai mis un petit plan dans la Galerie.
Il faut s’élever un peu
La Rue Censier réussit le triple exploit de prolonger deux rues voisines en changeant de taille. De disparaître au moment où ces rues la croisent, avant de réapparaître plus loin. Enfin, de se diviser en une voie montante, l’autre descendante, qui bifurquent, puis de continuer malgré tout dans la même direction. Et tout ça au même endroit. C’est beaucoup pour une seule rue.
… On se perd parfois à Paris dans les différentes parties de certaines voies, séparées par des carrefours. Essayez donc la Rue de Malte dans le 11ème, pour voir…
Retrouvé
Ça m’est revenu d’un coup.
“32, rue de la Clef”. Je ne sais plus où l’adresse figure dans Le caporal épinglé, ce pavé magnifique où Jacques Perret raconte ses années de prisonnier de guerre. Mais je me souviens que la typographie de ce numéro de rue dans le livre était particulièrement attrayante.
La pointe en angle du 3 ancrée sur la ligne, sa queue arrondie pendant souplement comme sur un trapèze, sa barre supérieure écrasée par une sorte de malédiction originelle. Et le 2 juste après, bien posé, plein d’assurance, dominant le 3 d’une tête mais sans substance en dessous.
Le 3 vers le bas, le 2 vers le haut : alliance à la fois incongrue et élégante.
Je suis donc retourné revoir, de mes yeux et pas dans mes souvenirs, l’adresse qui traverse le récit du caporal comme un fil d’Ariane à l’intention de ses copains de captivité.
Non pas au petit matin comme lui, qui venait de s’évader d’Allemagne, l’ambiance aurait été parfaite. Mais par une après-midi grise et blême, sans heure, une vraie après-midi de stalag.
Devant la porte en fer forgé, quand je suis arrivé, un monsieur discutait avec une dame qui habitait là de l’entrée la veille de Robert Badinter au Panthéon. Elle n’était pas pour.
J’ai regardé le n°32, sa façade ouvragée, la mention Gaz à tous les étages, la porte cochère que Jacques Perret franchit en se retenant d’aller, de joie, embrasser la concierge dans son lit.
Rentrer
Des gens sont entrés dans l’immeuble. Je ne me suis pas faufilé derrière eux pour revoir cet escalier vers le ciel qu’il avait gravi lentement avant d’arriver chez lui. Quel intérêt ?
Je suis allé reprendre le métro à Censier-Daubenton dont il parle dans son livre, moi qui était arrivé par Place Monge pour descendre la Rue de la Clef, côté Grande Mosquée de Paris.
Je comprend mieux son choix de station de métro pour aller chez lui. Moins d’escaliers, et puis le tabac Mirbel, toujours là, qu’il mentionne aussi, lui qui était un fameux fumeur de pipe.
La partie haute de la Rue de la Clef, plus bourgeoise, comprend quand même quelques immeubles tout simples, comme celui du coin de la Rue Daubenton. Juste en face, un jardin privé aux murs de brique héberge un bel arbre au feuillage encore vert malgré l’automne. À l’angle, en allant vers le métro, il y a ce vieux cinéma parisien, La Clef, qui vient d’être sauvé. Un peu plus haut, vers la Mosquée, un commerce à la façade bleu sombre qui rappelle les Années 1940 vend du mazout.
Je n’avais plus rien à faire ici. Jacques Perret revenait, je suis parti.
Cinéma La Clef
📍 34 rue Daubenton, 75005 Paris
📷 @laclefrevival






