L’énigme de l’Impasse Ellane Brivon

Impasse Salembrière
L’impasse se trouve entre les deux maisons, près du réverbère.

C’est une énigme.

Qui n’en a pas l’air, au départ. Mais qui va nous emmener faire plusieurs voyages : un réel, dans Paris ; d’autres virtuels, dans les méandres du web, dans le temps, et même peut-être dans l’esprit de personnes qui ont vécu ou sont passées à cet endroit, en essayant de deviner leurs intentions.

Description précise

Voici : parmi les plus petites rues de Paris, certains sites mentionnent l’impasse Salembrière, qui a sa page Wikipedia. Elle a été photographiée par Atget et au moins un autre photographe à la même époque. Elle est ancienne, du 13e s. Il est attesté qu’elle a été fermée par une grille dès la fin du 19e s. ou le début du 20e, et pas seulement “en 1963” (elle est aussi, désormais, le 4bis Rue Saint-Séverin).

Le site Paris Bercail en donne une description précise avec un plan. Il indique même sa largeur : 1m20 à l’entrée, 0m92 au fond. Ce qui amène certaines sources à dire qu’elle serait la voie “la plus étroite de Paris”. Ce ne serait pas exact, et puis on parle du bout de l’impasse, pas d’un endroit où on passe. Soit dit en passant, un décret ministériel de 1817 avait prévu d’augmenter sa largeur à 6m… et on n’en serait pas là à se poser toutes ces questions.

Son nom ancien, « Cul De Sac Sallembrière », gravé dans la pierre bien avant l’apparition des plaques émaillées, a été conservé. Mais il est à 4m de hauteur, guère visible même pour qui le cherche, pas vraiment lisible depuis le sol.

Des noms latins

Ce petit passage a eu plusieurs noms. Le premier, en latin, aurait été “Vicus salientis”, sans doute celui d’une ferme située à cet endroit : à traduire par “domaine exceptionnel” [= au rendement exceptionnel] ? Pourquoi pas, à une époque où Paris était encore une cité agraire.

Le nom “Saliens in bonum”, toujours en latin, serait venu ensuite. C’est là où les choses se compliquent. Sans être spécialiste, élaborons un peu. On trouve d’abord que “saliens” est un prêtre salien = un prêtre romain voué au culte de Mars.

Mais au 13è s., les Romains sont loin, le latin est la langue en usage pour les lois et l’administration notamment. Il faut plutôt chercher du côté des Saliens, les Francs saliens, qui sont venus en Gaule par les côtes de la Mer du Nord :💡 le roi Clovis, celui du Vase de Soissons, était un Franc salien.

On retrouve les mots “in bonum” dans la maxime chrétienne “Omnia in bonum”, liée à la doctrine de la Providence Divine, “Tout pour le bien” : n’oublions pas que l’époque est profondément religieuse.

S’agirait-il alors d’un jeu de mot du nouveau propriétaire, d’origine franque salienne, sur le nom précédent du lieu, pour dire qu’il est parfaitement heureux et prospère ? L’équivalent médiéval de la villa “Mon rêve”.

Différentes sources disent que l’endroit portait le nom du propriétaire : “Saille en Bien” devenu peu à peu “Salembrière”. Mais à moins qu’un Sieur ou une Dame Saille ait acheté la parcelle, ça sent plutôt la mauvaise traduction mot à mot.

Paris 18ème

L’inscription dans la pierre évoquée plus haut parle de cul-de-sac, à l’époque on ne disait pas impasse (c’est Voltaire qui a milité pour changer cette appellation, cul-de-sac lui faisant horreur). Son nom ici comporte deux ‘L’ comme dans “Saille en Bien”. On est ensuite revenu à un seul ‘L’ comme dans “Saliens”.

Même si elle est difficilement lisible, cette inscription est remarquable à double titre. Elle date d’avant 1728, date à laquelle les noms des rues de Paris commencent à être inscrits sur des plaques en métal. Le nom actuel de l’impasse est donc plus ou moins figé à cette époque.

Au bas de l’inscription est gravé le nombre 18. Sur la façade rue Saint Séverin, on pouvait distinguer sans doute le même nombre, à moitié effacé depuis par du crépi. Ce 18 indique qu’on était dans le 18ème quartier de Paris, Saint André des Arts : l’un des vingt quartiers de la ville avant 1789 et l’invention des Arrondissements.

Ainsi, le Cul De Sac Sallembrière n’est pas juste une curiosité par son étroitesse ou son ancienneté, mais parce qu’il nous montre un vestige, un témoignage intact de l’administration de Paris d’avant la Révolution.

L’Impasse Salembrière est une curiosité nichée entre deux maisons qu’il faut chercher pour la voir. Sur le plan en photo dans la galerie ici, elle est identifiée par le nombre 42.

Mais sur Google Maps, elle n’existe pas. Elle y figure sous le nom d’Ellane Brivon, avec deux ‘L’ là-aussi. Un commentaire parle d’Eliane Brivon. Ailleurs en ligne, une plaque gravée en marbre fait mention d’Éliane Drivon. Différentes sources disent que l’impasse s’appelait “autrefois” Salembrière, que “son nouveau nom officiel” est Éliane Drivon.

Hommage secret

La plaque qui indique “Impasse Éliane Drivon” est de facture moderne. On dirait une plaque funéraire. Sur le web, différents registres recensent le décès d’une (et une seule) Éliane Drivon, en 1972 à 44 ans, trop tôt disparue sans doute. Quelqu’un aura voulu honorer sa mémoire en faisant graver cette plaque et en la mettant à hauteur d’homme, bien visible, à l’entrée de cette impasse.

La suite, par différents relais et amplification, c’est qu’une voie de Paris porte ce nom “officiellement”, tel qu’indiqué sur des sites immobiliers ou celui du Routard.

Mais le registre officiel des voies de Paris ne connaît pas, dans sa nomenclature, d’Impasse Éliane Drivon : vraiment officiellement, elle n’existe pas.

Alors que l’Impasse Salembrière, si.

C’est une jolie légende, créée avant Internet, que le Web a continué à faire vivre et à officialiser. Même Google Maps s’y est laissé prendre.

Encore fermé

Si les impasses du 5ème Arrondissement de Paris vous intéressent, regardez aussi l’Impasse Bouvart. Cet autre cul-de-sac étroit (1m) ne figure pas sur Google Maps, pourtant il existe, a sa page Wikipedia.

Situé quelques rues plus au sud-est, il est lui-aussi fermé par un portillon. Il se trouve presqu’en face d’une autre impasse, ouverte, la Rue d’Écosse.

Et si la comparaison entre le Paris d’Atget et le Paris contemporain vous fascine, allez voir le remarquable travail de Pete Sieger, qui a pris des photos des mêmes endroits qu’Atget sous le même angle, mais de nos jours. Certaines sont surprenantes, comme si le temps n’avait pas laissé de marque.

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