S’évader Rue de la Clef – E01

Censier, Paris

La Rue de la Clef à Paris est une curiosité topographique.

Elle commence par une première partie qui finit par un virage et continue dans la Rue Censier. (Ce n’est pas la seule : dans le 10ème Arrondissement par exemple, les rues du Terrage et Robert Blache font de même.)

Pour rejoindre sa deuxième partie qui se prolonge vers la Rue Lacépède, au nord, il faut monter des escaliers et traverser là où la Rue Censier et la Rue Mirbel se rejoignent.

Rue de la Clef : quelle partie svp ?

Le bas de la Rue de la Clef est bordé d’un côté par des immeubles modestes, datant de la première moitié du 19è siècle.

Et de l’autre, par les bâtiments Années 1960 assez délabrés de l’ancien campus Censier de l’Université Sorbonne-Nouvelle. Ils sont à présent occupés par le tiers-lieu interculturel Césure et sa Cantine solidaire, jusqu’à leur réhabilitation en 2026.

Elle a été créée en réunissant trois anciennes rues, et ça se voit.

Dans ce que l’on pourrait appeler sa partie haute, à laquelle on accède en ayant monté des marches puis traversé la Rue Mirbel, les bâtiments changent et montrent des façades cossues d’immeubles bourgeois fin 19ème.

Mais pourquoi vient-on parler ici de la Rue de la Clef ? En lien avec quelle œuvre ?

Elle est en fait citée dans un roman autobiographique de l’écrivain Jacques Perret, un grand de la littérature française du 20è siècle aujourd’hui hélas bien oublié.

Le caporal épinglé, c’est le titre, écrit pendant la Deuxième Guerre Mondiale, raconte sa captivité en Allemagne puis ses tentatives d’évasion. Le livre paru en 1947 faillit avoir le Prix Goncourt par 2 voix contre 6 (un autre roman de Jacques Perret, Bande à part, recevra le Prix Interallié). Il sera plus tard adapté au cinéma par Jean Renoir, mais avec une trame très remaniée.

Le retour du caporal épinglé

J’étais tout jeune quand je l’ai lu. C’était pour moi une histoire de copains, que l’auteur semblait inviter à venir le revoir chez lui à Paris, une fois tout ce cirque terminé.

Un récit de rébellion désinvolte, un peu je m’en foutiste devant l’adversité, mais qui montrait que l’opiniâtreté paie, et qui avait donc tout pour me plaire à cette époque-là.

Qu’on en juge par cet extrait : “Il est temps de penser aux choses sérieuses et de savoir en somme comment m’évader, car, tout bien considéré, je ne suis guère plus tiré d’affaire que la girafe qui, sortant de sa cage, cherche à s’orienter sur le quai d’Austerlitz ; un certain nombre d’épreuves lui restent à courir avant de paître aux clairières natales.”

La Rue de la Clef, où Jacques Perret habitait, revient plusieurs fois dans le livre. À un moment, il indique même en toutes lettres son adresse complète, avec le numéro de rue.

Après mes années lycée, alors que je me trouvais à Paris, je m’y suis rendu. Je n’avais pas été prisonnier de guerre, mais je m’y sentais autorisé en tant que lecteur aficionado. Inconsciente jeunesse.

On pouvait alors facilement entrer dans les immeubles, il suffisait d’appuyer sur un bouton. Mais à mon grand désarroi, l’inspection des boîtes aux lettres n’avait rien donné.

Le gardien était dans sa trentaine en train de cirer la rampe. Quand il m’a vu, il m’a demandé, l’air passablement courroucé, ce que je cherchais ici. Il s’est radouci quand je lui ai dit qu’un écrivain assez célèbre avait habité ici. Mais, non il n’en avait pas entendu parler, sans doute avait-il déménagé. Il n’était pas là depuis longtemps.

Pèlerinage

C’est à cette adresse que je me suis rendu il y a quelques jours. Mais quel numéro déjà ? Je n’avais pas le livre avec moi. Le style luxuriant de Jacques Perret ne convient plus à notre époque où on lit moins, il n’était pas dit que je le trouverai en librairie.

Puis je ne me voyais pas le feuilleter pour retrouver l’adresse exacte. 500-700 pages selon les éditions : pour plus de confort, préférez les 700 pages, c’est écrit plus gros. Tout bien réfléchi, je crois que c’était le numéro 5.

5 Rue de la Clef, Paris 5ème. Ça sonnait bien.

Je ne me souvenais pas de ces façades, ni de bâtiments Années 1960 en face. De quelque part sortaient les notes aigrelettes d’un luth chinois. Puis, surtout, le 3 et 5 étaient unis au-dessus de la même porte. Ça m’aurait interpelé, la première fois.

Une personne est arrivée. Je lui ai demandé si c’était bien ici le n°5. Elle m’a demandé pourquoi, je lui ai dit que je croyais savoir qu’un écrivain fameux avait habité là, son visage s’est éclairé. J’ai expliqué que dans le dernier chapitre, l’auteur raconte son retour de captivité dans le Paris de l’Occupation, et comment il monte l’escalier en savourant chaque marche.

Mon air sérieux et la mallette que je portais ce jour-là devaient inspirer confiance, j’ai pu entrer.

Mais dans le couloir, rien ne rappelait le gardien qui encaustiquait la rampe. Dans ma mémoire, l’escalier montait de l’autre côté. Puis il y avait une fenêtre débordant de soleil. Ici, tout était sombre. Pas de loge non plus : des travaux avaient sans doute eu lieu depuis.

J’ai quand même pris une photo des marches usées comme on prendrait en photo un lieu de pèlerinage, en imaginant Jacques Perret les grimper lentement, à la fin de cette première nuit d’homme libre dans la clandestinité.

Pas là

Un doute subsistait. Il fallait en avoir le cœur net. Rien en ligne qui indique le numéro de rue, et toujours pas ce satané bouquin sous la main. Une indication enfin ! Un autre extrait m’a mis sur la voie :

“Rue de la Clef, la porte cochère était entr’ouverte, j’en franchis le seuil avec une joie bien lucide et le désir aussitôt refoulé d’aller embrasser la concierge dans son lit”.

Or voilà : au numéro 3-5, il n’y a pas de porte cochère. Pour les photos de pèlerinage, on repassera. Jacques Perret n’a jamais résidé ici. Il avait habité dans la partie haute.

Cesure.Paris
📷 @cesure.paris

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